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Miscellanées

Janvier 2018 : Rencontre sans suite
Décembre 2017 : Des Personnages
Novembre 2017 : Colère et tristesse
Octobre 2017 : D’une autre espèce

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Rencontre sans suite

Il arrive qu’on se lance dans certains textes tout feu tout flamme, puis qu’on les abandonne au bout de quelques pages, parce qu’on pressent qu’ils vont nous entraîner dans un champ d’écriture qui, pour l’heure, ne nous intéresse pas – le roman en l’occurrence – ou déjà labouré en d’autres temps, ailleurs, tel livre l’atteste, pas envie de se relire. C’est le cas dans l’extrait ci-après, récit d’une rencontre sans suite, j’ai bien aimé l’écrire, je n’ai pas envie de poursuivre. Dommage, un peu déçu, mais c’est ainsi.



Chapitre 1 : La Rencontre

Il est arrivé le premier, à part le patron derrière le comptoir, personne, il était en avance, s’est dirigé sans hésiter vers l’une des tables au fond de la salle, non, j’attends quelqu’un, a-t-il prétexté pour différer sa commande. Un avion est alors passé plein régime décollage dans le nouveau couloir ouvert juste à l’aplomb, un vacarme auquel est venu s’ajouter le tintinnabulement des verres alignés sur le bar, insupportable mais néanmoins plus agréable que chez lui, dans la maison qui était désormais sienne, où parfois les murs tremblaient - jamais il ne pourrait s’habituer.
C’est sans doute à ce moment-là qu’elle est arrivée, en avance, elle aussi, un moment d’inattention, il ne l’a pas vue, elle non plus, à moins qu’elle se soit dit non ce ne peut pas être lui là-bas au fond, ce petit homme au crâne dégarni, et, dans le doute, a pris place au plus près de la vitrine, non merci, j’attends quelqu’un, a-t-elle prétexté en regardant sa montre.
Encore dix minutes.
C’est ce qu’il s’est dit lui aussi, encore dix minutes, et en attendant repense à ces foutus avions dans lesquels il n’a jamais voulu monter et comment sa carrière à l’internationale en avait pâti, tant pis, disaient ses chefs, Icard fera l’Hexagone, et c’est ce qu’il avait fait, de long en large et pendant vingt-cinq ans, jusqu’au jour où, accrochez-vous aux sangles du parachute, Monsieur Icard, trois deux un… largué !
Encore dix minutes…
Angélique Mawolé pense aussi aux avions, du moins au dernier qu’elle a pris et c’est le mot dégringolade qui lui vient, d’abord du thermomètre, trente au décollage, moins quatre à l’atterrissage, ça l’avait pris sous les jupes sitôt sortie de l’appareil et elle en avait eu des frissons tout le long de la colonne. On l’avait pourtant prévenue mais elle, chérie-coquette, ni bas ni chaussette, envie que son amoureux la retrouve comme il l’avait quittée. Heureusement, il était là dans le hall, hélas il n’était resté dans sa vie que trois ans, deux mois, et un jour… envolé ! Et après, on fait quoi après ?
Car fût-il doré, un parachute n’amortit que très moyennement la chute : six mois plus tard Claude Icard en éprouvait encore les vibrations dans toute la colonne, du coccyx aux cervicales, c’est dire la violence !
Et après, oui, on fait quoi après ?
Nouvelle dégringolade, petit mot sur la table, coincé sous un vase avec une orchidée dedans, c’était en automne, il pleuvait, je me suis trompé sur toi sur nous sur tout, quelle délicatesse, fini les jours gris, les nuages sombres, tu vas pouvoir retrouver ton soleil.
Ah, parlons-en du soleil, songe Icard, vacances prolongées à Marrakech, bronzette illimitée sous les tropiques, safari brousse et puis quoi encore, non merci, pas son genre, mal de l’air, mal de mer, mal partout, supporte pas les voyages, allergique à tout, soleil compris !
Eh bien non, justement, pas tellement envie de le retrouver, son soleil, question d’orgueil, se dit Angélique Mawolé, car si on sait ce qu’on laisse derrière soi, on sait aussi ce qu’on va y retrouver, alors elle a retroussé ses manches plutôt que ses jupes, chérie-trottoir, non merci, très peu pour elle, assez dégringolé comme ça, au boulot, ma fille !
Bien sûr que sa carrière en avait pâti, de là toutefois à imaginer, d’autant que l’Hexagone, il l’avait fait sans rechigner, des centaines de milliers de kilomètres pour vendre leurs machines et accessoires, Icard par ci par là, Icard partout !
Tout, elle avait tout fait, Angélique Mawolé, de jour comme de nuit, cuisine ménage, aide aux soins, aide à vivre et à mourir, avec des petits qui débutent, avec des grands qui finissent, même boulot mêmes dégâts, grand nettoyage à l’entrée et à la sortie, de quoi se poser des questions sur la vie, mais elle ne s’en posait pas, fallait tenir, elle a tenu !
Encore cinq minutes…
Icard avec un d, pas comme l’autre qui s’est grillé, il sortait souvent la blague quand il était jeune, ça faisait sourire, aujourd’hui c’est gros yeux et culs de poule : les gens ne savent plus !
Comment les gens auraient-ils su que Mawolé ça veut dire « bienvenue » en langue Fon et ça aurait changé quoi ? Ils n’allaient pas dire bienvenue Mademoiselle Bienvenue, ç’aurait fait un peu hypocrite, non ? Alors elle épelait, ici et là, partout, des centaines de fois et par-dessus toutes sortes de guichets : M-a-w-o-l-é…
Un avion passe, moindre vacarme et verres silencieux, sans doute un moyen porteur, mais comme la porte du bistrot s’ouvre à ce moment-là, les deux clients attablés grimacent vilainement quand le patron, lui, habitué, reste impassible. Celui qui vient d’entrer a triste mine et allure dépenaillé, non, sûrement pas lui avec ce drôle de chapeau, se dit Angélique Mawolé, quant à Claude Icard qui s’y connaît un peu en peinture, il lui trouve quelque ressemblance avec Marcellin Desboutin tel que l’a peint Degas au café de la Nouvelle Athénée en 1875. Un habitué à n’en pas douter, le patron le salue et lui sert d’emblée un ballon de vin rouge à même le zinc.
Encore cinq minutes…
Il n’y avait guère que sa mère pour l’appeler Claude, à l’école, à l’armée, au bureau c’était Icard et dans un sens il préfère l’un ou l’autre à l’un et l’autre, moins l’impression d’avoir besoin d’une canne ou d’une béquille.
Elle, ça serait plutôt Angélique, sans Mademoiselle ni Madame pour éviter les faux-pas, et puis les vieux préfèrent, on est fille ou petite fille pour eux, ça donne l’illusion d’avoir encore une famille.
Quand il pense qu’après l’avoir supplié de venir vivre avec elle, ça me ferait tellement plaisir, mon petit Claude, comme tu es seul toi aussi et sans travail désormais, elle était partie, sans prévenir, un soir à l’heure du coucher, comme on éteint la lumière, clic je meurs, le plaquant perdu dans la maison avec une photo de lui en culottes courtes sur le buffet et son Meccano mille pièces dans un tiroir de sa chambre, adieu mon enfant, ne fais pas de bêtises !
À eux comme à elle, cette illusion, parce que question famille elle n’avait pas su faire, Angélique, il n’y aura pas bagarre de vautours pour l’héritage, mais personne non plus pour rouler son fauteuil, faudra prévoir, ma fille, au moins t’offrir un engin électrique !
Pas de risques pour les bêtises, au demi-siècle échu, il a toujours marché droit, dans les sentiers battus, seul ou avec sa mère, on ne s’improvise pas aventurier quand on a grandi Milou, se dit-il, et par là il entend Milou sans Tintin et sans Hergé. Cela dit, elle a encore le temps de réfléchir à la question. C’est l’heure.
Ça ne sert à rien d’épiloguer davantage.
C’est l’heure.
Elle se lève et lui de même, un regard circulaire un signe, c’est lui c’est elle, ils se dirigent l’un vers l’autre, Mademoiselle Malowé, dit-il, elle le corrige, Mawolé, il s’excuse, toujours un peu de mal avec les noms étrangers, moi, c’est Monsieur Icard, enchanté, puis il l’invite à s’assoir à la table la plus proche. Comme ils prennent place, Marcellin Desboutin claque son verre sur le zinc et s’en va, démarche traînante, ouvre la porte et là, fait exprès, un avion passe, un gros qui rugit et fait trembler les verres, la porte, crie le patron et Marcellin hausse les épaules, l’air de dire qu’il fait au mieux.
Le presque silence revenu, le patron prend les commandes, un allongé pour elle, un Muscadet pour lui, qu’il résume sans sourire par un grand noir et un petit blanc, pas la tête à plaisanter, depuis l’ouverture du nouveau couloir aérien son établissement périclite, même pas sûr de tenir jusqu’à la retraite, encore deux ans, pour l’heure il fait ses comptes et sert les commandes, noir pour elle, blanc pour lui.
Claude Icard dit apprécier la ponctualité, butte encore sur Mawolé, appelez-moi Angélique ce sera plus simple, non, il va y arriver, ça veut dire « bienvenue » en langue Fon, mais il ne connaît pas et s’en moque un peu, forcément, ajoute-t-il, la tendance est de partir à l’heure où on devrait arriver, donc on ne peut pas être à l’heure. Puis, lui demande quel jour elle serait libre, le mercredi lui conviendrait parce que c’est son jour de courses, comme ça il ne la gênerait pas, ou sinon, quand il n’a besoin de rien, il jardine ou plutôt s’occupe à l’extérieur. Elle acquiesce, le mercredi lui convient aussi, l’après-midi, puis se renseigne sur le travail, ménage bien entendu, mais aussi rangement, c’est bien ça. Oui, précise Icard, dans la chambre de feu sa mère, lui-même ne se sent pas le courage, ne saurait d’ailleurs par où commencer, les armoires débordent de linge, si vous pouviez, aucune urgence, un peu chaque semaine. Bien sûr, elle comprend, résume deux heures pour le ménage, une heure ou deux heures pour le rangement, pas besoin de parler argent, le tarif figurait sur l’annonce, elle peut commencer le mercredi suivant quatorze heures.
C’est parfait.
Icard vide son verre d’un trait, elle sa tasse, avons-nous autre chose, commence-t-il en préparant la monnaie pour régler les consommations. Elle dit non, puis se rétracte, et demande petit sourire en coin si son nom, Icard, c’est comme dans le labyrinthe. Il s’étonne de la question, non rien à voir, puis épèle en insistant sur le « d » final, sur quoi elle en conclut avec malice que dans un sens, c’est mieux, non ?
Comme ils sortent du café, un avion passe, un signe de la main remplace les mots inutiles, au revoir à mercredi, lui part d’un côté, elle de l’autre, tous les deux arborent une vilaine grimace tellement le boucan leur vrille les tympans.

Des Personnages
et ce qu’en dit Michel Butor

« Chacun sait que le romancier construit ses personnages, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, à partir des éléments de sa propre vie, que ses héros sont des masques par lesquels il se raconte et se rêve » (in L’usage des pronoms personnels)

*

Madeleine Josselin

« En voyant s’écrouler la ville – des maisons, des bâtiments, des magasins que je connaissais bien – j’ai éprouvé un sentiment de peur et d’excitation mêlées, un peu comme si le vide qui se faisait autour de moi peu à peu s’installait au-dedans de moi.
C’est durant les bombardements de septembre que j’ai envisagé pour la première fois l’éventualité de son non-retour. Et tandis que je courais parmi les gravats et les bris de verre, je songeais non tant à sauver ma peau qu’à cet après-guerre où il faudrait tout reconstruire. Et m’imaginant la ville nouvelle et plus belle, c’était une nouvelle et plus belle image de moi que je voyais dans ses rues. »

Cimetière de miséricorde, théâtre


Pierre Duplessis

« Il y a dix ou quinze ans, je lui aurais sans doute affirmé qu’elle ne vivait qu’à demi… Et dans mon for intérieur je l’aurais sans doute plainte… Aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien… Certains jours, il m’arrive de me dire que je suis passé à côté de l’essentiel… Qu’à trop penser à l’écriture j’en ai oublié de vivre… Qu’au lieu d’écrire des histoires j’aurais peut-être dû en expérimenter davantage… Comme elle… Comme elle qui n’a écrit aucun livre, peint aucune toile, composé aucune musique… mais qui n’en a pas moins éprouvé, senti et surtout vécu… oui, vécu… tout simplement… »

Trio en mode majeur, théâtre


Les gnomes

« Il était une fois milliers de gnomes froussards sur une crique en demi-lune, l’océan devant, une haute muraille rocheuse derrière. Milliers de gnomes emprisonnés qui, nez en l’air, regardaient en trépignant celui qui osait. Ils criaient et le montraient du doigt Mais regardez-le escalader la falaise ! N’a même pas de bosse ! Dire combien le fuyard se moquait de leurs sarcasmes. D’ailleurs, les entendait-il encore ? Son petit corps plaqué contre l’abrupte paroi, il s’éloignait imperceptiblement des hurlants. Ses mains comme de minuscules et pâles astéries s’agrippaient à la roche. Il ne reviendrait jamais. Ce lui était d’ailleurs impossible, maintenant. Chute mortelle assurée. Ah, ils pouvaient bien l’insulter, les autres, lui jeter des pierres aussi : il se trouvait hors d’atteinte. »

L’œil-de-bœuf, roman


Pierre

«  C’est d’abord une porte qui se ferme, une porte comme il en existe beaucoup dans cette ville du nord, en bois massif, avec une sorte de hublot à verre cathédrale dans sa partie supérieure. Elle se ferme lentement, poussée par une main invisible, puis, arrivée en bout de course, sous une pression sans doute accentuée, claque avec un bruit sec.
Je m’en vais.
Il est dix-huit heures et quelques minutes. Je me trouve à mi-chemin de l’allée qui méandre entre les parterres du jardinet de façade. Valise à la main, blouson jeté sur l’épaule, je pars. Où ? Je n’en sais trop rien. Ailleurs… Le mot la faisait sourire. Ailleurs, me disait-elle, n’existe que dans ta tête. Alors, oui, Laureen, je pars ailleurs. »

Rupture de rêve, roman


Un employé

« Ouvrant la fenêtre de son bureau, il se prenait encore à regarder la mer au-delà du toit des hangars dont la ligne de faîte brisée mordait le ciel, au-delà des grues qui reflétaient leurs squelettes noirs et massifs dans l’eau des bassins de radoub, au-delà de la digue survolée par des mouettes criardes – et quand il apercevait un navire vers l’horizon s’éloignant, une voix lui revenait du plus profond de sa mémoire : "Tu vois ce bateau, disait-elle, aujourd’hui ici, demain là-bas, mais pour lui comme pour nous, ce n’est pas l’escale qui importe…" »

Fenêtres, petites proses


Francis Malloiseau

« Je n’ai pas aimé sa question sur la robe. Une amie qui. Non, la vérité serait autre, plus romanesque : je l’ai achetée, vois-tu. Rue de Rennes, un matin de printemps. Face à la vitrine de la boutique, j’ai ressenti un trouble étrange. Aucun souvenir, pourtant, rien qui puisse. Je suis entré. C’est pour une amie. La vendeuse s’est proposée de l’essayer. Non, surtout pas. Dès mon retour, j’ai ouvert le paquet. L’émotion était intacte. Alors, porte verrouillée, rideaux fermés, j’ai enfilé la robe pour me découvrir autre dans le miroir. Maman avait tellement désiré une fille. Peut-être Dominique. Car c’était le prénom choisi par mon père. Comme ça, garçon ou fille. Mais à quelques mois près, il avait manqué ma venue. Enfin, l’image ne m’a pas plu, je l’ai trouvée grotesque, m’en suis longtemps voulu de l’avoir sollicitée. J’ai gardé la robe pour l’offrir, ne l’ai jamais offerte. Après Lisa, il y a eu d’autres filles. Mais les aventures se sont résumées à une escale chaque fois plus courte, quelques semaines, quelques jours, une nuit ; depuis plusieurs années, aucun port en vue, désir en berne. »

Dans les pas de l’autre, roman


Le fils

« Comme tous les soirs, juste avant que la nuit tombe, il sort faire un tour, sa longue silhouette un instant paraît dans l’embrasure éclairée de la porte, puis se glisse ombre parmi les ombres du jardin. Avant d’en sortir pour s’engager sur le chemin de terre, il se détourne, s’assure d’un regard, mais à quoi bon, elle est devant la télévision, bien sûr, comme tous les soirs, jusqu’à la fin des programmes : alors seulement s’éteindra le carré de lumière bleuâtre à l’étage de la maison. Il soupire, s’éloigne. Je vais faire un tour, maman. Avant, il la prévenait. Maintenant, il ne dit plus rien. À quoi bon ?
Le chemin conduit à la ferme des Bédart, les plus proches voisins, des lourdauds qu’il évite, il obliquera avant, à travers champs vers l’Erdre ou vers la mare sans nom. Dans les flaques d’eau ici là devant lui, des reflets de lune. Une belle fin d’été, comme il les aime. Quand ils marchaient encore tous les deux, elle accrochée à son bras, c’était le moment de l’année qu’ils préféraient. Elle disait qu’entre vie et mort la nature s’y montrait plus loquace qu’à nul autre moment, s’amusait à identifier cris et gémissements, chants et craquements. Lui n’entendait rien, du moins rien de remarquable. Elle avait été musicienne autrefois, violoniste, lui n’avait jamais su, à tout prendre aurait préféré la peinture, finalement s’était réfugié dans les livres, ceux des autres.

Suite Nantaise, récits


Jacques Saltzer

«  En renonçant à une carrière artistique quelque dix années auparavant, Jacques Saltzer avait sabordé sa jeunesse et la cargaison d’espoirs, d’ambitions et d’aventures qu’elle portait. Il avait rangé ses toiles au grenier, dans de grands cartons scellés de bandes adhésives. Quant au Steinway qui trônait dans le salon, seul le souvenir de sa mère l’empêchait encore de s’en débarrasser. Les premiers temps de leur mariage, Cécile avait insisté pour qu’il se remît à en jouer, mais ses efforts pour lui faire plaisir s’étaient amenuisés avec l’enthousiasme qu’elle manifestait dans ses demandes. S’il leur était arrivé en de rares occasions de s’asseoir côté à côte devant le piano et de jouer quelque pièce facile pour quatre mains de Bizet ou de Chabrier, cela était bien terminé aujourd’hui. Personne n’avait touché ni même exprimé l’envie de toucher au Steinway depuis plusieurs années. Aucune musique ne résonnait plus dans le grand chalet, pas même celle de leurs rires. Cécile et Jacques étaient dans la vie comme autrefois devant le piano, mais chacun jouait désormais sa propre partition. »

Au-delà d’elle, roman inédit


Dominique Dassérac

« Ce jour-là, comme le veut la chanson, il pleuvait sur Nantes. J’étais rentré en catastrophe des Etats-Unis pour les funérailles de mon père. Personne ne m’attendait à la maison. Ma mère sans doute partie faire une course rapide, car la porte n’était pas verrouillée. En attendant son retour, j’ai fouillé dans la boîte à biscuits où elle rangeait le courrier. Le faire-part de naissance s’y trouvait, attaché par un trombone à deux autres lettres qui m’étaient destinées. Je l’ai lu rapidement : Damien et Sonia Bastide sont heureux de..., puis je l’ai déchiré en petits morceaux que j’ai éparpillés dans la poubelle.
Ma mère est arrivée à ce moment-là et s’est aussitôt jetée dans mes bras. Ce jour-là, nous avons mêlé nos larmes pour la première fois. Elle pleurait son mari ; moi, je ne sais trop qui ou quoi, une image, un souvenir, peut-être le temps passé… Ce temps qui s’était tellement étiré durant toute mon adolescence et qui d’un coup s’était emballé et m’avait entraîné aussi loin d’ici que de moi-même… Au point que parfois je me sentais totalement perdu… Etranger à moi-même… Et c’est peut-être pour cela l’écriture… Et peut-être pour cela aussi que l’on répond à une invitation en terre connue… Pour se retrouver… À travers l’autre… Au-delà de l’autre… Est-ce que tu comprends, Damien ? »

Au-delà d’elle, roman inédit

Photo de la bibliographie de JFP

*
Colère et tristesse

Ces miscellanées de novembre portent bien leur nom : deux poèmes dont un de mon amie Françoise Roques, un commentaire sur une publicité (depuis interdite mais pour combien de temps), un extrait de mon journal de l’an passé – il n’en fallait pas moins pour dire la colère et la tristesse qui nous a gagnés ces dernières semaines.

1.

#MeToo
(Françoise Roques, le 18 octobre 2017)

À ces voix étranglées
bouches forcées, sexes massacrés
ces voix qui déferlent âpre entre les dièses qui saignent
meurtre enduré
elles n’iront plus au bois les belles que voilà

À ces voix insultées
vies assassinées, rêves chavirés
ces voix qui grondent et fissurent silence
honte libérée
les belles que voilà les laisserez-vous danser

À ces voix qui parlent fier poussière et sang
j’accorde la mienne
et vous oppose un ardent amour de la vie
humanité retrouvée
j’entre dans la danse voyez comme je danse


2.

(JFP, le 23 octobre 2017)

Comme un robinet qui goutte
dont le bruit bientôt couvre tous les autres bruits
voix de femme qui répète moi aussi moi aussi
non pas toi mon amie pas toi Françoise
et déjà d’autres en écho crescendo
non pas toi Pauline, pas toi Karine
pas toi Annabelle
non pas vous mes amies
mais les voix ne cessent de grossir
ce qui était murmure devient cri
c’est une plaie qui saigne goutte à goutte
et jamais ne cicatrise


3.

Et dans ces mêmes temps, dans les rues de Paris, aux abords des universités, circule un placard publicitaire monté sur remorque :

Publicité roulante pour site web de rencontres

La photo est sans équivoque ; en revanche, le texte mérite d’être traduit en bon français, ça tombe bien, j’ai été traducteur dans une vie antérieure. Ça donne donc quelque chose du genre : Salut les étudiantes, si vous n’êtes pas trop moches et en avez marre de vivre chichement, couchez avec un homme mûr qui a de l’argent ! Forcément, formulée ainsi, la proposition y gagne en clarté. En gros, il s’agit de vendre ses charmes (d’où l’importance implicite d’en avoir, le seul fait d’être étudiante ne suffit pas, tout au plus garantit la jeunesse) à un type qui a des sous (d’ailleurs mûr ou pas, on s’en fout). À cet égard, l’utilisation du terme Sugar Daddy est intéressante et rassurante, de même que celle du verbe « sortir ». Allez les filles, ne voyez pas le mal partout, il s’agit juste d’accompagner un vieux monsieur gentil dans ses sorties au théâtre ou au cinéma : il sera flatté de vous avoir à ses côtés et vous profiterez de plaisirs qui ne sont pas dans vos moyens ! Ben, oui, rien d’autre, on est chez les Bisounours, tout le monde s’y retrouve et on nous prend pour des cons !

Il est tout aussi intéressant de constater que le site Richmeetbeautiful est moins réducteur dans sa publicité, sans doute par souci de respectabilité, à tout le moins d’acceptabilité : on n’y parle plus seulement d’étudiantes et de Sugar Daddies mais aussi de Sugar Mamas (définitions à l’appui dont je recommande la lecture) ; quant aux Sugar Babies, ce peut être des jeunes filles ou des jeunes hommes. Bref, tout le monde peut trouver âme sœur et du coup on se demande pourquoi ce site de rencontre qui se veut comme tous les autres sites de rencontre a été baptisé Les riches rencontrent les beautés (encore que Les riches se payent des beautés me semblerait plus approprié, mais bon, je suis traducteur et non pas concepteur).

J’arrête là, chacun a son idée sur ce site qui n’est ni plus ni moins qu’un site de prostitution pour les étudiantes. Sans doute n’aurais-je pas réagi à cette publicité s’il n’y avait eu en même temps cette vague de libération de la parole de filles et de femmes ayant été agressées sexuellement et si, parmi ces femmes, je n’avais reconnu nombre de mes amies. Là, triste et en colère, l’homme que je suis a ressenti le besoin de dire « moi aussi », moi aussi, mes amies et les amies de mes amies, et les amies des amies de mes amies : avec vous dans ce combat.


4.

Ci-après, parce que participant de ce même combat, un extrait de mon journal 2016 à la date du 8 mars :

Journée internationale des droits des femmes : marcher dans les rues de Dijon, tomber en arrêt devant une publicité qui vante les bonbons Sucx, la folie du bonbon, ça réchauffe ou ça refroidit, avec en photo une femme bouche ouverte, langue gourmande, barbouillée qu’on dirait du sperme plutôt que du sucre glacé ! Continuer dans les rues de Clermont-Ferrand, idem publicité pour les volailles label rouge avec ce slogan : en Auvergne, nos fermières sont de grandes coureuses ! Terminer devant la salle des fêtes de Brunoy en Essonne, Journée de la femme, dessin Superwoman taille fine et déhanchée sensuel, mini-short blanc, cape rouge et cheveux au vent, au programme : atelier « Conseil Beauté », soigner son image, réussir son maquillage, se coiffer pour être encore plus belle ! Après ça, rentrer chez soi, serrer les poings, se refuser putain qui suce et court maquillée top coiffée toujours plus belle ! Et merde, vivement demain !


PS. Je ne publie pas les photos pour ne pas faire de pub à ces pubs que je dénonce ; toutefois je les garde à disposition pour qui croirait que j’invente ou que j’ai pas bien vu…


*
D’une autre espèce

Peinture : Jérôme Bosch, détail du triptyque La Tentation de Saint-Antoine

En passant devant l’hôtel Plaza-Athénée, avenue Montaigne – au demeurant superbe établissement avec sa façade fleurie de géraniums à tous les balcons – vous découvrez une enfilade de voitures toutes plus luxueuses, Rolls et Bentley, of course, mais également plusieurs Lamborghini dont certaines, et cela vous étonne, recouvertes d’une bâche. Protection (mais contre qui, vous demandez-vous, puisque la contre-allée est surveillée par un gardien-voiturier) ou confidentialité (mais qui pourrait s’intéresser à l’identité des propriétaires ?), à moins que signe ostentatoire de propriété privée (c’est à moi et moi seul ai droit de regard !) ? Toujours est-il que ce bâchage vous questionne car il va à l’encontre de la tendance qui consiste à faire étalage de ses richesses, à toujours montrer qu’on a l’auto, les habits, les bijoux et tutti quanti les plus beaux, les plus luxueux, les plus onéreux. Vous en êtes là dans vos pensées quand un type profil moyen-oriental sort de l’hôtel en compagnie d’une femme sans doute jolie mais dont seul l’ovale du visage est visible. Elle aussi, pensez-vous… Et peut-être pour les mêmes raisons que la voiture… L’analogie s’est imposée à votre esprit, vous la savez irrespectueuse mais refusez l’auto-censure, voilà, c’est ainsi, vous plaidez coupable.

Le soir de ce même jour, vous regardez un documentaire sur Michel Serres, alors âgé de 77 ans, dressant bilan de sa vie avec intelligence et grande finesse, n’hésitant pas à en faire un récit auquel il donne sens et cohérence, dans l’exacte lignée de ce que Pierre Bourdieu dénonce comme « l’illusion biographique ». Après quoi, pour compléter le portrait du bonhomme, vous regardez un extrait d’une émission de télévision grand public assez récente, à laquelle Michel Serres participe pour la promotion d’un de ses livres et durant laquelle il s’insurge avec force contre untel qui a gagné des sommes pharamineuses et dont on – le présentateur entre autres - parle avec envie (« Mais qu’est-ce qui vous fait bander là-dedans ? » « Je me fous de ces millions d’euros ! » etc. !). Puis, en écho à ce que dit un autre invité de l’émission (Eric Fassin, je crois), Michel Serres répète que ces gens gavés d’argent finissent par devenir « d’une autre espèce ». En entendant cela, vous repensez à ces gens qui fréquentent des hôtels à 1 000 euros la chambre, bâchent leurs voitures à 300 000 euros et sans nul doute dépensent à l’avenant, et vous en convenez qu’effectivement ils sont d’une autre espèce, ont perdu toute notion de ce qui fait vos valeurs et celles de la plupart des hommes, bref vivent à part et autrement.

Le lendemain, sur un marché de banlieue, vous assistez à divers attroupements autour d’étals proposant des sous-vêtements à 1 euro, des jupes et pantalons à 3 euros, des chaussures à 5 euros des sacs « en cuir » à 10 euros. Qui gagne quoi dans ce commerce ? Quelques centimes pour les gosses qui triment à l’autre bout du monde ? À peine plus pour les intermédiaires et les vendeurs ? Sont-ils tous de la même espèce que l’homme à la Lamborghini ? Et toutes ces femmes voilées dans la foule, sont-elles de la même espèce que celle croisée la veille devant le Plaza-Athénée ? Et vous-même, de quelle espèce êtes-vous ?

Tableau de Jérôme Bosch